Révélations d’un Picasso

PABLO PICASSO ET SON MODELE SYLVETTE DAVID

Pablo PICASSO de profil, en chaussons, un pinceau à la main, assis dans un fauteuil devant plusieurs tableaux avec le modèle, Sylvette DAVID 19 ans, prenant la pose dans son atelier de VALLAURIS.

La légendaire revue Paris Match, invitée par la chaîne d’hôtels Sofitel, a décidé de promouvoir son patrimoine photographique et de présenter les pièces inédites qui dormaient dans ses archives. Une partie de ce travail prend forme dans le projet “Revealed”, une exposition puissante de 30 portraits de divers grands artistes du XXe siècle, tous dans leur atmosphère de travail : leurs ateliers. Olivier Widmaier Picasso, le petit-fils du légendaire artiste espagnol, a été le curateur de cette exhibition qui a parcouru le monde, dont la Colombie.

Par: Carolina Niso

Il avait seulement 12 ans quand, le 8 avril 1973, la nouvelle a surgi sur l’écran de la télévision. Olivier Widmaier Picasso pensait que lorsqu’ il y avait une interruption dans l’émission habituelle c’était qu’une catastrophe était survenue ou à cause du décès d’un Président de la République. Mais cette fois-là, ce ne fut pas le cas. La nouvelle était la mort de Picasso et la première pensée qui est venue à son esprit fut que son grand-père devait avoir été quelqu’un de très important. Le grand Pablo Picasso avait 91 ans et avait laissé derrière lui une empreinte indélébile. Comme Olivier lui-même le dit : “j’ai découvert mon grand-père ce jour-là. Pour moi, il est né le jour de sa mort”.

Ce fut avec le temps, en lisant, en faisant des recherches et en rencontrant des gens qui les avaient côtoyés, lui et son art, qu’Olivier a découvert la magnificence de l’artiste et qu’il a compris la valeur de son oeuvre. Ce fut le point de départ pour son livre “Picasso, un portrait intime” et de là, le film “L’inventaire d’une vie” a émergé.

C’est peut-être pour son origine, jointe à son expérience dans la conservation du legs artistique de Picasso, que la chaîne d’hôtels Sofitel a contacté Olivier Picasso pour être le Commissaire de “Revealed”, l’exposition d’images inédites des archives photographiques de Paris Match, avec 30 images des grands artistes du XXe siècle, tous dans leurs ateliers de travail. Une exhibition itinérante qui a atterri dans quelques pays comme la Chine, l’Angleterre, les États-Unis, le Canada, l’Allemagne et, maintenant, la Colombie.

Olivier, vous avez toujours été lié à l’art et la culture. Est-ce pour cela que l’Hôtel Sofitel vous a contacté ?

C’est le responsable de la communication de Sofitel à Paris qui m’a contacté. La chaîne avait déjà organisé l’exposition sur “Paris et les femmes” et voulait maintenant créer quelque chose autour des artistes. Ils ont pensé dès le début à Picasso, mais quand ils m’ont approché, je me suis dit : “Nous ne sommes pas dans un musée ici, ce n’est pas une galerie d’art”. Il fallait donc imaginer quelque chose de différent.

Pourquoi avez-vous choisi les photos des artistes dans leurs ateliers ?

L’idée était de montrer leur intimité qui peut être différente de leur image habituelle. Il y a des artistes qui ont des ateliers très propres. Il y en a d’autres dont le lieu de travail peut être une véritable folie. Dans le cas de mon grand-père, qui a été photographié plusieurs fois, sa maison entière était un atelier. Alors il m’a semblé intéressant de mener cette recherche.

MARC CHAGALL PEINT LE PLAFOND DE L'OPERA GARNIER

Le peintre Marc CHAGALL de profil, en blouse blanche, assis sur une chaise posée sur une estrade, peignant un des panneaux qui décorera le plafond de la coupole du Palais Garnier à PARIS.

Qui a fait la sélection des images des artistes dans leurs ateliers ?

Paris Match a décidé il y a longtemps de mettre en valeur son patrimoine photographique : cinq millions d’images. Parmi celles-ci, il y en avait plusieurs d’artistes, car depuis sa création, la revue a développé une relation spéciale avec les photographes qui avaient eux-mêmes un lien privilégié avec les artistes. Ils m’ont dit qu’ils avaient 1000 photos. Et de ce nombre nous sommes descendus à 100. Puis Sofitel a estimé que nous ne pouvions pas dépasser 30 images, toutes de la même taille standard afin de ne pas occuper trop d’espace.

Sur quels critères la sélection a-t-elle été faite ?

Le premier critère était technique puis il fallait faire la sélection artistique: un mélange entre des artistes très connus modernes et contemporains dans leurs ateliers. Parmi ces 30 images nous en avons trouvé cinq ou six de Picasso, mais il y en avait aussi quelques-unes très intéressantes d’autres artistes comme Keith Haring, qui représente la génération des années 80 ou Jeff Koons, l’un des grands artistes modernes.

Est-il vrai que Picasso avait peur de la photographie ?

Oui c’est vrai. Picasso avait très peur de la photographie puisqu’il croyait que cela signifiait la fin des peintres. Ensuite il a compris que l’artiste transmettait une émotion et que la photo pouvait aussi être une création. Après la Deuxième Guerre mondiale, avec l’arrivée des revues Life et Paris Match, il a considéré que la photo pouvait documenter son oeuvre. Il existe des milliers de photos de lui prises par de grands photographes dont certains sont devenus célèbres grâce à lui. Il jouait avec le photographe.

Quelles sont ces petites histoires entre les artistes exposés et Picasso ?

Picasso a été très ami de Miró. Il y a un film où ils se mettent des masques et rient comme des enfants. Avec Cocteau, c’était une amitié qui datait de 1915. Ce fut lui qui a aidé Pablo à s’intégrer dans la vie parisienne, car il a côtoyé les artistes et les grands mécènes, jusqu’au jour de sa mort. Bacon a été fasciné par Picasso lors de l’exposition de 1929, à tel point qu’inspiré par lui il s’est converti en un artiste. Bacon avait un grand talent, bien qu’il fût un homme très torturé; et alors qu’il vendait bien son oeuvre il menait une vie modeste. Je crois que le seul avec lequel Picasso ne s’entendait pas était Dalí. Cela avait beaucoup à voir avec sa vision politique. Dalí allait de gauche à droite et était ami avec Franco. Je crois que Dalí cherchait un peu la reconnaissance de Picasso alors que Pablo, précisément, l’ignorait.

JOAN MIRO A MAJORQUE

Joan MIRO peignant un tableau dans son atelier de MAJORQUE avec un énorme soleil de palmes tressées pendu à une ficelle.

Quelle est votre relation avec Jeff Koons ?

Je le connais bien. Dans le film documentaire sur Picasso, Koons raconte que le jour où Picasso est mort, alors qu’il étudiait les Beaux Arts en Pennsylvanie, tout le monde a arrêté de travailler. Il possède sept tableaux originaux de Picasso parce qu’il l’adore. Ça m’a impressionné. Jeff Koons a dans son atelier 10 personnes qui travaillent sur son oeuvre et il a été exposé dans les grands musées du monde. Tout de suite nous sommes devenus amis.

Vous avez une anecdote très curieuse dans l’atelier d’un artiste français Raynaud.

Jean-Pierre Raynaud est un artiste français de 70 ans qui vit à Paris dans un appartement blanc, très aseptisé. Il n’y presque pas de meubles. Je suis allé chez lui faire un documentaire et tout à coup il m’a dit qu’il voulait me présenter son fils. Immédiatement il a pressé un bouton et une femme est apparue en kimono, un enfant dans les bras. Tout de suite j’ai eu l’impression que la femme marchait en reculant. Et quand je pense à lui, je vois l’atelier de Raynaud comme un hôpital ou une infirmerie. Quelque chose de très étrange.

Avez-vous écrit les textes qui accompagnent les images ?

Le texte, nous l’avons trouvé avec les photos. Nous avons voulu reprendre l’original qui a été imprimé avec le magazine Paris Match à cette époque-là.

Quels enfants d’artistes avez-vous dans votre cercle d’amis?

Parmi mes amis, se trouvent le petit-fils de Miró, l’arrière-petit-fils de Pissarro; et la petite-fille de Renoir est une bonne amie. Je connais aussi la famille de Matisse. Nous sommes en quelque sorte des amis qui appartiennent au même monde, parce qu’il y a une logique à nous connaître et à nous comprendre grâce à l’art. Et cependant, nous voyons les différences.

Comment ce fut de grandir dans l’univers Picasso ?

Il est vrai que j’avais un univers naturel de Picasso à la maison. Il y avait des tableaux, des dessins, des photos, mais j’étais un enfant. Je savais que j’avais un grand-père très connu, mais mon père faisait très attention à ce que nous ayons une vie normale. Par exemple, il parlait de son beau-père, mon grand-père, comme “le père de mon épouse Maya”, pour créer une distance; et alors que tout le monde disait : “Picasso”.

Qu’est-ce-que signifie pour vous être le petit-fils de Picasso ?

J’ai mis du temps à m’en rendre compte; jusqu’à ce que j’écrive le livre suivi par le film. J’ai compris qu’il incarnait l’évolution de l’art et de la société du XXe siècle. Je ne me rappelle aucun moment avec mon grand-père. Mon oncle m’a raconté qu’à la fin de sa vie, sachant qu’il lui restait peu de temps, Picasso a peint beaucoup de portraits très colorés. Les Mousquetaires par exemple. Il demandait à être tranquille et sa dernière épouse, Jacqueline, parfois ouvrait la porte et alors il s’énervait. À la fin il voulait seulement être seul.

Qu’est-ce qui vous a le plus impacté dans l’art de votre grand-père ?

Quand j’ai mené mes recherches j’ai découvert qu’il avait réussi à être célèbre sans expliquer son oeuvre. Nous la comprenons ou nous ne la comprenons pas.

Interview faite et publiée dans le Magazine Bocas, El Tiempo, dimanche 24 avril 2016

Olivier art publiee Bocas

Olivier Widmaier Picasso

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